« Fuir » de Jean-Philippe Toussaint.

fuir

J’avais apprécié le précédent texte de Jean-Philippe Toussaint, Faire l’amour (2002) et j’ai retrouvé avec délectation son style dans Fuir (2005) : chaque phrase épouse au plus près les sensations des protagonistes, chaque description accompagne les personnages dans leurs mouvements, leurs hésitations. C’est à la fois précis et fluide. Ce passage m’a semblé assez bien caractériser la démarche d’ensemble du texte -et m’a fait penser à Proust :

Les yeux fermés et sans bouger, j’écoutais la voix de Marie qui parlait à des milliers de kilomètres de là et que j’entendais par-delà les terres infinies, les campagnes et les steppes, par-delà l’étendue de la nuit et son dégradé de couleurs à la surface de la terre, par-delà les clartés mauves du crépuscule sibérien et les premières lueurs orangées des couchants des villes est-européennes, j’écoutais la faible voix de Marie qui parlait dans le soleil du plein après-midi parisien et qui me parvenait à peine altérée dans la nuit de ce train, la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand, dissociant le corps de l’esprit, le corps reste statique et l’esprit voyage, se dilate et s’étend, et que, lentement, derrière nos yeux fermés, naissent des images et resurgissent des souvenirs, des sentiments et des états nerveux, se ravivent des douleurs, des émotions enfouies, des peurs, des joies, des sensations, de froid, de chaud, d’être aimé, de ne pas savoir, dans un afflux régulier de sang dans les tempes, une accélération régulière des battements du cœur, et un ébranlement, comme une lézarde, dans la mer de larmes séchées qui est gelée en nous.

A lire à la fin du livre, l’entretien de Jean-Philippe Toussaint avec son éditeur chinois, Chen Tong, en particulier sur la question du titre du roman, la part autobiographique, les questions de la vérité et de l’intime en littérature.

Publicités

« En dialogue avec l’époque et autres entretiens » de Georges Perec.

perec_endialogue_200

J’aime la tête de fou de Georges Perec, agréablement contrebalancée par son sourire sur cette photographie. Tous les entretiens regroupés dans ce petit livre sont passionnants, et évoquent des questions chères à l’auteur, du bonheur aux mots croisés, en passant par Raymond Queneau, la judéité, et la fabrique de ses textes. Perec est un auteur dont je ne me lasse pas, et que je jubile de ne pas avoir encore complètement lu.

« L’amour est une maladie ordinaire » de François Szabowski.

l-amour-est-une-maladie-ordinaire

J’ai aimé l’humour et le décalage de ce texte, qui se déguste le sourire aux lèvres. Le narrateur ne se résout pas au caractère non éternel du sentiment amoureux et préfère donc disparaître au moment où Marie et lui s’aiment profondément. Cet anti-lyrisme assumé comme un choix narratif va au-delà de l’anecdote : le thème de la disparition est poussé assez loin, jusqu’à la lisière du fantastique. En plus, c’est publié par les éditions Le Tripode, ce qui ne gâche rien !

« L’imposteur »de Javier Cercas, traduit par Elisabeth Boyer et Aleksandar Grujicic.

9782330053079

Vertigineuse entreprise que celle de Javier Cercas, dont j’avais lu un bref texte, très stimulant, Le mobile, et qui, dans cette somme -400 pages- publiée en 2015, mène son enquête sur Enric Marco. Ce dernier est une figure connue et reconnue en Espagne, à la fois comme antifranquiste, syndicaliste anarchiste et ancien déporté, président de l’Amicale de Mathausen…jusqu’à ce qu’en 2005, la vérité éclate sur sa véritable identité. Javier Cercas raconte toutes les étapes de ses recherches sur Enric Marco, ses nombreux entretiens avec lui, ses questions, les zones d’ombre qu’il s’efforce de lever avec patience et méthode. J’ai lu avec intérêt ce texte, et ai dévoré tous les passages de réflexion sur la question de la réalité et de la fiction, et de la place de la vérité. La démarche de Cercas est fascinante et la masse de travail qu’elle a engendrée impressionnante !

« Self service. Une vie de demi-pensionnaire » de Benjamin Rondeau.

f265dfb44c04045899cd2c182982b205

Voici un livre qui réjouira tous les Oulipiens et affiliés, tous les maniaques de la série, du quotidien érigé en expérience littéraire et photographique. En tout cas, moi, j’ai adoré ! Le principe est le suivant : pendant une année scolaire, Benjamin Rondeau, professeur de français dans un collège, a photographié ses plateaux-repas à la cantine. Le livre présente les photographies, assorties d’une légende. Cette dernière est amusante, poétique, assez mystérieuse parfois. La deuxième partie du livre est un abécédaire, de « Applaudissements » à « Zoé », en passant par « Contraintes », « Noël », « Rab » ou encore « Yaourt » : les textes sont très bien écrits et se lisent avec délectation. Pour se faire une idée en images du livre, allez ici. Pour découvrir les éditions du Motel dont c’est la deuxième publication, allez .

« Comme une pierre dans un labyrinthe » de Damien Luszka.

9782367820910

Voici un témoignage intéressant, celui de Damien Luszka, dont la première difficulté dans la vie semble être un père maltraitant -violence verbale- et qui va réussir à dépasser ses problèmes de santé physique et psychique grâce à sa mère, sa volonté propre, la musique…et l’hôpital psychiatrique. C’est un texte limpide, que l’on lit avec intérêt et une curiosité humaine : comment s’en sortir quand rien ne semble favorable autour de soi ? Je découvre avec ce livre les éditions du Puits du Roulle.

« Cendres de Marbella » de Hervé Mestron.

couv-cendres

J’ai découvert les éditions Antidata grâce à la librairie L’œil au vert, désormais disparue. J’ai lu avec intérêt ce bref texte de Hervé Mestron, dont le style vif et audacieux retient d’emblée l’attention : C’est mort la cité pour le bizness. Tout le monde le sait mais personne ne veut comprendre. L’écriture ne cède jamais à la facilité et jongle entre mots du bitume bien choisis et termes précis, soutenus parfois. Le sens de la formule est bien présent, mais ne devient pas pour autant un tic d’écriture; il est aussi percutant que son personnage principal, Ziz, jeune qui s’extirpe de sa banlieue…par le commerce de drogue à Paris, sous le nom de Mat. C’est drôle et pas du tout politiquement correct. A lire !

Ivan Jablonka.

Je ressors admirative et impressionnée par la quantité et la qualité du travail d’enquête, de réflexion, d’écriture mené par Ivan Jablonka dans ces deux livres, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012) et Laëtitia (2016). Cette façon si originale d’utiliser ses compétences d’historien pour écrire les failles de son récit familial dans le premier livre, ou de redonner un visage à Laëtitia, au-delà de l’horreur du « fait divers », dans le deuxième livre, force le respect.

Je crois que je suis devenu historien pour faire un jour cette découverte. La distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule, n’a aucun sens. (…) Faire de l’histoire, c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence, c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même, le respect triste et doux qu’inspire l’humaine condition. (Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, pages 164-165).

Ce sont deux livres que je recommande vivement, et qui constituent des lectures majeures pour moi.

« Journal d’un écrivain en pyjama » de Dany Laferrière.

9782253000808-t

Avec une aussi jolie couverture au Livre de Poche, ce livre de Dany Laferrière ne méritait pas d’attendre trop longtemps dans ma pile de livres : et je ne crains pas les foudres de l’auteur, car c’est typiquement ce genre de considération de lecteur qu’il peut épingler et analyser dans ce livre ! Je pourrais aggraver mon cas en disant que c’est un livre que j’ai réussi à lire sous ma couette, malgré la fièvre… Il s’agit en tout cas d’un art poétique composé de 182 textes brefs, tout plus intéressants les uns que les autres. Chaque morceau a un titre (« Du bon usage du plagiat », « Qu’est-ce qu’un bon écrivain ? » ou encore « Un carnet ») et aborde une question littéraire, du côté de l’écrivain comme du côté du lecteur, et se clôt par une formule synthétique, qui propose toujours un pas de côté. C’était mon premier livre de Dany Laferrière et sans doute pas le dernier.

Car écrire exige au premier plan de la concentration : on doit à la fois réfléchir le monde et sentir la vie. Harmoniser l’esprit et les sens. Il faut penser le monde si on veut le décrire. (page 38)

La vraie poésie est invisible. Elle naît du désir du lecteur de continuer la lecture quand aucun élément de suspens ne le contraint à le faire. (page 62)

 

Festival Raccord(s).

pagni_raccord_2018

Place à l’édition indépendante pour ce festival parisien et francilien, en février et avril 2018 ! On peut y retrouver les Editeurs associés, dont j’avais eu plaisir à parler ici.