Soirée lectures du samedi 3 février 2018, 10ème édition.

Nous avions le plaisir hier d’accueillir deux nouvelles personnes, Mika et Olivier.

Muriel : Nos vies de Marie-Hélène Lafon.

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Un roman qui commence dans un Franprix rue du Rendez-Vous à Paris avec la description d’une caissière. Un style très réussi dans sa façon de saisir les êtres, de percer à jour leur vie. L’intrigue n’est pas très prenante mais l’écriture vaut la lecture. Conseillé aussi de Marie-Hélène Lafon : Les pays.

Valérie : Dente per dente de Francesco Muzzopappa, livre lu en italien (pas encore traduit en français)

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L’histoire d’un gardien de musée de seconde zone à Varese, qui s’entend bien avec son collègue, un communiste acharné, et qui est amoureux d’une fille très bourgeoise et catholique. Ils sont ensemble depuis deux ans mais elle ne veut pas coucher; il la demande en mariage, et arrive chez elle par surprise pour se déclarer : il la trouve au lit avec un autre ! Il met alors au point une vengeance très saugrenue, consistant à transgresser les dix commandements. Les commentaires parodiques de l’audio-guide du musée, tout comme les fausses reproductions d’art apparaissant dans le livre sont très amusants. Un roman drôle, loufoque, très ironique, bien écrit. J’avais aussi évoqué ce texte, ici. A noter que les deux précédents livres de Francesco Muzzopappa sont traduits en français, regardez et .

Œuvres citées au cours des échanges : Musée haut, musée bas de Ribes, Art de Yasmina Reza, le film The square.

Olivier : Dans l’épaisseur de la chair de Jean-Marie Blas de Roblès.

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Il s’agit selon Olivier du roman possible pour les écrivains que nous serons un jour. Le père et le fils ont une passion commune, la pêche, qu’ils pratiquent comme une véritable liturgie, avec des objets fétiches, sans parler. A l’issue d’un repas où résonne la phrase du père au fils, « Toi, tu n’es pas un vrai pied noir! », ce dernier part pêcher seul et commence le récit de son père, selon un dispositif narratif efficace, et qui évoque la guerre et des batailles célèbres comme celle de Monte Cassino. Roblès est très attentif à son écriture.

Autre texte de Roblès évoqué : Là où les tigres sont chez eux.

Mika : Les belles endormies de Yasunari Kawabata, traduit par R. Sieffert.

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Le lieu : un bordel pour vieillards, des « clients de tout repos », à savoir des hommes ayant perdu leur virilité. Les jeunes femmes sont endormies sous l’effet d’une drogue. Lors des cinq chapitres, qui sont autant de nuits, Eguchi expérimente, de façon sensorielle mais chaste, il revit des souvenirs, érotiques le plus souvent. Les femmes sont passives, telles des enveloppes. Les hommes sot face à leurs pulsions, peuvent faire ce qu’ils veulent mais ne le font pas. Il y a dans ce texte une valorisation de la pureté féminine, de leur force passive; une remise en question de l’idée de la femme-objet. C’est un roman sur le fantasme, écrit de façon impressionniste, par touches. Ce livre avait été lu lors d’un club lecture, selon une formule différente des soirées actuelles, vous pouvez lire mon paresseux compte-rendu ici.

Evoqués par Olivier : Le pied de Fumiko de Junichirô Tanizaki et une Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines ; par Christophe : Pays de neige de Kawabata (description mémorable d’un visage féminin se superposant au paysage, lors d’un voyage en train) et Le maître ou le tournoi de go de Kawabata toujours.

Maëva : Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases de Philippe Delerm.

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Un livre agréable, caustique, tendre, émouvant et qui fait réfléchir sur ce que l’on dit ou entend : Ça n’ira pas plus bas !, Tiens, rends-toi utile, Ne rentre pas trop tard, ne prends pas froid, Je dis ça je dis rien, Je reviens vers vous, Je vous regarde.

Livres évoqués : Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute, ou Ouvrez de Nathalie Sarraute encore.

Christophe : Comme des ombres sur la terre de James Welch, traduit par Michel Lederer.

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Dans le Montana en 1870, la tribu des Indiens Pieds-Noirs chassée par les Blancs de leurs terres. C’est un chouette récit d’aventures, triste aussi. Une manière d’entrer dans une autre culture dans laquelle la frontière entre les hommes et la nature est faible -les animaux et les montagnes ont des noms.

A noter que Christophe avait hésité à présenter La horde du contrevent d’Alain Damasio.

Pour ma part, j’ai aussi dit quelques mots de Manifeste incertain 6 de Frédérik Pajak, dont vous pourrez feuilleter les premières pages ici.

Rendez-vous le samedi 24 mars pour la 11ème soirée !

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« Fuir » de Jean-Philippe Toussaint.

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J’avais apprécié le précédent texte de Jean-Philippe Toussaint, Faire l’amour (2002) et j’ai retrouvé avec délectation son style dans Fuir (2005) : chaque phrase épouse au plus près les sensations des protagonistes, chaque description accompagne les personnages dans leurs mouvements, leurs hésitations. C’est à la fois précis et fluide. Ce passage m’a semblé assez bien caractériser la démarche d’ensemble du texte -et m’a fait penser à Proust :

Les yeux fermés et sans bouger, j’écoutais la voix de Marie qui parlait à des milliers de kilomètres de là et que j’entendais par-delà les terres infinies, les campagnes et les steppes, par-delà l’étendue de la nuit et son dégradé de couleurs à la surface de la terre, par-delà les clartés mauves du crépuscule sibérien et les premières lueurs orangées des couchants des villes est-européennes, j’écoutais la faible voix de Marie qui parlait dans le soleil du plein après-midi parisien et qui me parvenait à peine altérée dans la nuit de ce train, la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand, dissociant le corps de l’esprit, le corps reste statique et l’esprit voyage, se dilate et s’étend, et que, lentement, derrière nos yeux fermés, naissent des images et resurgissent des souvenirs, des sentiments et des états nerveux, se ravivent des douleurs, des émotions enfouies, des peurs, des joies, des sensations, de froid, de chaud, d’être aimé, de ne pas savoir, dans un afflux régulier de sang dans les tempes, une accélération régulière des battements du cœur, et un ébranlement, comme une lézarde, dans la mer de larmes séchées qui est gelée en nous.

A lire à la fin du livre, l’entretien de Jean-Philippe Toussaint avec son éditeur chinois, Chen Tong, en particulier sur la question du titre du roman, la part autobiographique, les questions de la vérité et de l’intime en littérature.

« En dialogue avec l’époque et autres entretiens » de Georges Perec.

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J’aime la tête de fou de Georges Perec, agréablement contrebalancée par son sourire sur cette photographie. Tous les entretiens regroupés dans ce petit livre sont passionnants, et évoquent des questions chères à l’auteur, du bonheur aux mots croisés, en passant par Raymond Queneau, la judéité, et la fabrique de ses textes. Perec est un auteur dont je ne me lasse pas, et que je jubile de ne pas avoir encore complètement lu.

« L’amour est une maladie ordinaire » de François Szabowski.

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J’ai aimé l’humour et le décalage de ce texte, qui se déguste le sourire aux lèvres. Le narrateur ne se résout pas au caractère non éternel du sentiment amoureux et préfère donc disparaître au moment où Marie et lui s’aiment profondément. Cet anti-lyrisme assumé comme un choix narratif va au-delà de l’anecdote : le thème de la disparition est poussé assez loin, jusqu’à la lisière du fantastique. En plus, c’est publié par les éditions Le Tripode, ce qui ne gâche rien !

« L’imposteur »de Javier Cercas, traduit par Elisabeth Boyer et Aleksandar Grujicic.

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Vertigineuse entreprise que celle de Javier Cercas, dont j’avais lu un bref texte, très stimulant, Le mobile, et qui, dans cette somme -400 pages- publiée en 2015, mène son enquête sur Enric Marco. Ce dernier est une figure connue et reconnue en Espagne, à la fois comme antifranquiste, syndicaliste anarchiste et ancien déporté, président de l’Amicale de Mathausen…jusqu’à ce qu’en 2005, la vérité éclate sur sa véritable identité. Javier Cercas raconte toutes les étapes de ses recherches sur Enric Marco, ses nombreux entretiens avec lui, ses questions, les zones d’ombre qu’il s’efforce de lever avec patience et méthode. J’ai lu avec intérêt ce texte, et ai dévoré tous les passages de réflexion sur la question de la réalité et de la fiction, et de la place de la vérité. La démarche de Cercas est fascinante et la masse de travail qu’elle a engendrée impressionnante !

« Self service. Une vie de demi-pensionnaire » de Benjamin Rondeau.

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Voici un livre qui réjouira tous les Oulipiens et affiliés, tous les maniaques de la série, du quotidien érigé en expérience littéraire et photographique. En tout cas, moi, j’ai adoré ! Le principe est le suivant : pendant une année scolaire, Benjamin Rondeau, professeur de français dans un collège, a photographié ses plateaux-repas à la cantine. Le livre présente les photographies, assorties d’une légende. Cette dernière est amusante, poétique, assez mystérieuse parfois. La deuxième partie du livre est un abécédaire, de « Applaudissements » à « Zoé », en passant par « Contraintes », « Noël », « Rab » ou encore « Yaourt » : les textes sont très bien écrits et se lisent avec délectation. Pour se faire une idée en images du livre, allez ici. Pour découvrir les éditions du Motel dont c’est la deuxième publication, allez .

« Comme une pierre dans un labyrinthe » de Damien Luszka.

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Voici un témoignage intéressant, celui de Damien Luszka, dont la première difficulté dans la vie semble être un père maltraitant -violence verbale- et qui va réussir à dépasser ses problèmes de santé physique et psychique grâce à sa mère, sa volonté propre, la musique…et l’hôpital psychiatrique. C’est un texte limpide, que l’on lit avec intérêt et une curiosité humaine : comment s’en sortir quand rien ne semble favorable autour de soi ? Je découvre avec ce livre les éditions du Puits du Roulle.

« Cendres de Marbella » de Hervé Mestron.

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J’ai découvert les éditions Antidata grâce à la librairie L’œil au vert, désormais disparue. J’ai lu avec intérêt ce bref texte de Hervé Mestron, dont le style vif et audacieux retient d’emblée l’attention : C’est mort la cité pour le bizness. Tout le monde le sait mais personne ne veut comprendre. L’écriture ne cède jamais à la facilité et jongle entre mots du bitume bien choisis et termes précis, soutenus parfois. Le sens de la formule est bien présent, mais ne devient pas pour autant un tic d’écriture; il est aussi percutant que son personnage principal, Ziz, jeune qui s’extirpe de sa banlieue…par le commerce de drogue à Paris, sous le nom de Mat. C’est drôle et pas du tout politiquement correct. A lire !

Ivan Jablonka.

Je ressors admirative et impressionnée par la quantité et la qualité du travail d’enquête, de réflexion, d’écriture mené par Ivan Jablonka dans ces deux livres, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012) et Laëtitia (2016). Cette façon si originale d’utiliser ses compétences d’historien pour écrire les failles de son récit familial dans le premier livre, ou de redonner un visage à Laëtitia, au-delà de l’horreur du « fait divers », dans le deuxième livre, force le respect.

Je crois que je suis devenu historien pour faire un jour cette découverte. La distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule, n’a aucun sens. (…) Faire de l’histoire, c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence, c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même, le respect triste et doux qu’inspire l’humaine condition. (Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, pages 164-165).

Ce sont deux livres que je recommande vivement, et qui constituent des lectures majeures pour moi.

« Journal d’un écrivain en pyjama » de Dany Laferrière.

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Avec une aussi jolie couverture au Livre de Poche, ce livre de Dany Laferrière ne méritait pas d’attendre trop longtemps dans ma pile de livres : et je ne crains pas les foudres de l’auteur, car c’est typiquement ce genre de considération de lecteur qu’il peut épingler et analyser dans ce livre ! Je pourrais aggraver mon cas en disant que c’est un livre que j’ai réussi à lire sous ma couette, malgré la fièvre… Il s’agit en tout cas d’un art poétique composé de 182 textes brefs, tout plus intéressants les uns que les autres. Chaque morceau a un titre (« Du bon usage du plagiat », « Qu’est-ce qu’un bon écrivain ? » ou encore « Un carnet ») et aborde une question littéraire, du côté de l’écrivain comme du côté du lecteur, et se clôt par une formule synthétique, qui propose toujours un pas de côté. C’était mon premier livre de Dany Laferrière et sans doute pas le dernier.

Car écrire exige au premier plan de la concentration : on doit à la fois réfléchir le monde et sentir la vie. Harmoniser l’esprit et les sens. Il faut penser le monde si on veut le décrire. (page 38)

La vraie poésie est invisible. Elle naît du désir du lecteur de continuer la lecture quand aucun élément de suspens ne le contraint à le faire. (page 62)