« Mon père sur mes épaules » de Metin Arditi.

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Metin Arditi, romancier dont j’avais beaucoup apprécié Le Turquetto (2011), fait ici le portrait de son père, mort il y a vingt ans. Il réfléchit sur la façon dont la mémoire s’arrange de la vérité pour moins nous embarrasser. Il cherche à dire la spécificité de la relation à son père, en voyageant et en retrouvant des lieux emblématiques. Mais rien ne se passe comme prévu, et l’écriture lui fait dire ce qu’il n’attendait pas non plus. C’est un texte simple, touchant et juste. Au-delà de la figure paternelle en Sépharade germanophone (page 120), en homme doux et froid, en amoureux des livres, c’est la force de l’amor fati qui m’a le plus frappée et qui donne toute sa profondeur à ce livre :

le secret du bonheur est dans la répétition de chaque chose que nous a offerte la vie. Il faut vouloir la revivre, dit Nietzsche, encore et encore, dans chacun de ses événements. Il a donné un autre nom à sa grande idée. Amor fati. L’amour du fatum. De la destinée. (page 18)

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« La belle et la meute » de Kaouther Ben Ania.

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Ce film tunisien est admirable et sa violence, jamais complaisante, coupe le souffle pendant une heure quarante. L’actrice Mariam Al Ferjani, qui incarne une étudiante victime d’un viol par des policiers, est formidablement juste dans son interprétation. La tragédie est terrible, et en a tous les ressorts, du burlesque du policier feignant l’idiotie au final libérateur. La tragédie est profondément politique et Mariam, faute d’obtenir réparation, accède à la dignité par la force de son verbe.

« Brooklyn yiddish », un film de Joshua Z. Weinstein.

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C’est l’histoire de Menashé -titre original du film- et de sa lutte pour être reconnu comme un père capable de s’occuper de son fils, Ruben. Son épouse est morte un an plus tôt, et la loi talmudique, telle que l’interprète la communauté hassidique dans laquelle il vit, lui interdit d’élever seul son fils. Menashé doit affronter les jugements de son frère, jugé plus apte à s’occuper d’un enfant puisqu’il a une « famille normale ». Le père et le fils sont touchants. La photographie, très belle, magnifie les personnages, même dans les scènes les plus ordinaires ou réalistes. En suivant la façon dont le personnage principal s’efforce de devenir un mensch, le spectateur s’attache finalement à une histoire universelle, qui dépasse le microcosme d’un milieu ultra-orthodoxe à New-York.

« Irmina » de Barbara Yelin, traduit de l’allemand par Paul Derouet.

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Le dessin de cette bande dessinée est superbe et on s’y plonge avec intérêt, parce que l’histoire est complexe : le parcours d’Irmina, une jeune Allemande dans les années 30, qui part à Londres pour suivre une formation de secrétaire internationale, avide de vivre librement, selon son désir. Elle rencontre Howard, un brillant étudiant noir à Ofxord et le récit semble parti pour célébrer la tolérance et l’indépendance d’esprit. Mais tout bascule, car elle rentre à Berlin et va suivre une trajectoire bien différente. Le thème de la complicité avec le nazisme, de la responsabilité dans le crime, est abordé de façon subtile.

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Exemple de double page très réussie.

J’ai refermé ce dense volume avec l’impression d’avoir lu une très belle œuvre.

« Café Budapest » d’Alfonso Zapico, traduit de l’espagnol par Amaia Garmendia.

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Nous quittons assez vite Budapest dans cette bande dessinée pour partir à Jérusalem, avec Yechezkel, un jeune violoniste, et sa mère. Nous sommes en 1947, et nous voyons la ville entre drames, joie et conflits. Les peuples s’opposent, l’amour se niche là où personne ne l’attend :

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L’histoire est entraînante, l’arrière-plan historique très intéressant, le dessin en noir et blanc efficace. A lire.

Pour lire plus d’extraits : ici.

« K.O. à Tel Aviv » de Asaf Hanuka.

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La lecture des albums d’Asaf Hanuka n’est pas confortable car on suit le narrateur dessinateur dans ses affres existentielles, comme dans ses angoisses et colères de citoyen israélien. Le dessin est parfois violent, souvent à la lisière du fantastique.

Une sélection de planches du premier album ici. Du deuxième album ici. Du troisième album ici. A découvrir !

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« Vie de ma voisine » de Geneviève Brisac.

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Le dispositif narratif, simple, se révèle assez puissant : la narratrice écoute le récit de sa voisine Jenny et nous le transmet, à la troisième personne, puis à la première personne, dans une appropriation qui m’a troublée jusqu’à la fin du livre. Les parents de Jenny sont des Juifs polonais qui s’installent à Paris. Le livre raconte les étapes vers la déportation : spoliation des biens juifs, port obligatoire de l’étoile, interdiction de fréquenter les jardins… L’épisode de la séparation au commissariat entre parents et enfants, au cours duquel la mère transmet à Jenny tout ce qu’elle doit savoir pour se débrouiller seule à Paris, dans leur appartement, est bouleversant. Le récit continue après la Shoah. Les pages (50-51) sur les manifestations comme principal langage de résistance du cruel 20ème siècle sont utiles !

A quel âge rencontre-t-on ses parents ?

A quel âge sait-on ce qu’est un shabbat qu’on ne respecte plus, une prière non apprise, un châle perdu et non transmis, des interdits balancés par-dessus les moulins, tout cela soldé par une blague anticléricale, un geste d’agacement. D’innombrables gestes pour se débarrasser des entraves et plonger dans ce brave 20ème siècle. Ce siècle de fer. (page 22)

La gélatine de Geneviève Brisac remplit pleinement sa fonction de conservation puisque ce livre parvient à nous transmettre avec force un passé tragique, qui pourrait être oublié.

Une gélatine spéciale, qui me fait penser à celle qui conserve les images du passé, la gélatine lumineuse des mots qui nous permet d’inventer et de répéter les histoires. Cette merveilleuse gélatine transparente dans laquelle l’écrivain capture les êtres et les rend éternels. (pages 34-35)

Conférence inaugurale de Marc-Alain Ouaknin à l’exposition « Golem ! » au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

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Très difficile, pour ne pas dire impossible, de restituer 1h40 d’une intervention de Marc-Alain Ouaknin, rabbin, philosophe, écrivain, amoureux des mots et de la Gematria ! Voici donc quelques fragments lumineux de cette conférence…

A la question le Golem a-t-il un sexe ? la réponse est qu’il n’est ni féminin, ni masculin mais les deux, la valeur numérique du mot Eve et du mot Adam donnant 73, qui correspond à la valeur numérique du mot Golem.

Le monde, selon le judaïsme, a été créé avec le livre, sefer, le nombre, sefar et le récit, sifour.

Les 22 lettres de l’alphabet permettent de multiples combinaisons. Chaque lettre est une pierre. Deux pierres construisent deux maisons. Trois lettres construisent six maisons. Les lettres sont comme une matrice universelle.

La sagesse est étonnement et patience. Un livre peut rester longtemps dans une bibliothèque car un livre est un objet qui a la patience de vous attendre.

On peut relire le début de Pinocchio de Carlo Collodi en découvrant les points de ressemblance avec le Golem.

Gershom Scholem, aux étudiants qui demandaient une bibliographie pour comprendre la Kabbale, lors de son premier cours, répondait de lire tout Kafka, et en particulier Le Procès. Il y a chez Kafka en effet une très grande conscience des jeux de lettres, il avait appris l’hébreu et l’écrivait.

Nous sommes tous des Golem, des souffles parlants, des souffles d’intelligence.

Exposition sur le Golem à voir au MAHJ jusqu’au 16 juillet.

 

« Young » d’Aurélien Ducoudray (récit) et Eddy Vaccaro (dessin).

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J’ai eu envie de découvrir cette bande dessinée grâce à l’exposition du Mémorial de la Shoah. Je n’ai pas été déçue. Il s’agit de l’histoire du boxeur tunisien Victor Young Perez, champion du monde en 1931, qui s’installe à Paris. Déporté à Auschwitz en 1943, parce que juif, il meurt abattu le 22 janvier 1945, parce qu’il donnait du pain à des camarades. Le dessin, dans les tons gris-marron, raconte bien les combats de boxe, au sein même du camp de concentration. Les allers et retours temporels sont réussis et très bien articulés.planches_40367