« L’origine de la violence » de Fabrice Humbert.

11478_1003913

L’origine de la violence de Fabrice Humbert est une sorte de roman-essai qui s’interroge sur la violence et la question du Mal. Le point de départ est un voyage du narrateur, professeur en voyage scolaire en Allemagne, qui découvre dans le camp de Buchenwald une photographie représentant Erich Wagner, le médecin du camp, et un homme ressemblant à son propre père. Il décide alors de mener une enquête pour découvrir l’identité de cet homme. Le texte oscille de façon réussie entre enquête historique, mise à jour d’un secret de famille et réflexion sur le métier de professeur. L’écriture est fluide, le propos intéressant, c’est un bon roman.

Publicités

« Rue des voleurs » de Mathias Enard.

rue-des-voleurs

J’étais prêt au départ. Je n’avais plus de famille depuis près de deux ans, plus d’amis depuis deux jours, plus de valises depuis deux heures. L’inconscient n’existe pas; il n’y a que des miettes d’information, des lambeaux de mémoire pas assez importants pour être traités, des bribes comme autrefois ces bandes perforées dont se nourrissaient les ordinateurs; mes souvenirs sont ces bouts de papier, découpés et jetés en l’air, mélangés, rafistolés, dont j’ignorais qu’ils allaient bientôt se remettre bout à bout dans un sens nouveau. La vie est une machine à arracher l’être; elle nous dépouille, depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement; un cliché instantané ne donne qu’un portrait vide, des noms, un nom unique et pourtant multiple qu’on projette sur nous et qui nous fabrique, qu’on m’appelle Marocain, Maure, Arabe, immigré ou par mon prénom, appelez-moi Ismaël, par exemple, ou ce que vous voudrez -j’allais bientôt être fracassé par une partie de la vérité et regardez-moi courir dans Tanger (…) (pages 105-106)

Cet extrait du roman de Mathias Enard, Rue des voleurs, publié en 2012, donne une bonne idée du style riche et précis de l’auteur, comme de la complexité du personnage narrateur, toujours en mouvement. Lakhdar est en effet un être de fiction fascinant et attachant, porté par ses lectures polyglottes, des classiques arabes aux Série noire françaises, en passant par les livres espagnols qui traînent. Amoureux, il sublime Judit, tant par la fougue de sa jeunesse que par la puissance de la poésie. De Tanger à Barcelone, en passant par Tunis, le roman mêle les langues (arabe, espagnole) et fait de l’exilé une figure politique et littéraire fabuleuse. Un excellent roman, qui me donne envie de lire encore du Mathias Enard.

« Mon père sur mes épaules » de Metin Arditi.

9782246813194-001-t

Metin Arditi, romancier dont j’avais beaucoup apprécié Le Turquetto (2011), fait ici le portrait de son père, mort il y a vingt ans. Il réfléchit sur la façon dont la mémoire s’arrange de la vérité pour moins nous embarrasser. Il cherche à dire la spécificité de la relation à son père, en voyageant et en retrouvant des lieux emblématiques. Mais rien ne se passe comme prévu, et l’écriture lui fait dire ce qu’il n’attendait pas non plus. C’est un texte simple, touchant et juste. Au-delà de la figure paternelle en Sépharade germanophone (page 120), en homme doux et froid, en amoureux des livres, c’est la force de l’amor fati qui m’a le plus frappée et qui donne toute sa profondeur à ce livre :

le secret du bonheur est dans la répétition de chaque chose que nous a offerte la vie. Il faut vouloir la revivre, dit Nietzsche, encore et encore, dans chacun de ses événements. Il a donné un autre nom à sa grande idée. Amor fati. L’amour du fatum. De la destinée. (page 18)

« La belle et la meute » de Kaouther Ben Ania.

133000

Ce film tunisien est admirable et sa violence, jamais complaisante, coupe le souffle pendant une heure quarante. L’actrice Mariam Al Ferjani, qui incarne une étudiante victime d’un viol par des policiers, est formidablement juste dans son interprétation. La tragédie est terrible, et en a tous les ressorts, du burlesque du policier feignant l’idiotie au final libérateur. La tragédie est profondément politique et Mariam, faute d’obtenir réparation, accède à la dignité par la force de son verbe.

« Brooklyn yiddish », un film de Joshua Z. Weinstein.

2866047

C’est l’histoire de Menashé -titre original du film- et de sa lutte pour être reconnu comme un père capable de s’occuper de son fils, Ruben. Son épouse est morte un an plus tôt, et la loi talmudique, telle que l’interprète la communauté hassidique dans laquelle il vit, lui interdit d’élever seul son fils. Menashé doit affronter les jugements de son frère, jugé plus apte à s’occuper d’un enfant puisqu’il a une « famille normale ». Le père et le fils sont touchants. La photographie, très belle, magnifie les personnages, même dans les scènes les plus ordinaires ou réalistes. En suivant la façon dont le personnage principal s’efforce de devenir un mensch, le spectateur s’attache finalement à une histoire universelle, qui dépasse le microcosme d’un milieu ultra-orthodoxe à New-York.

« Irmina » de Barbara Yelin, traduit de l’allemand par Paul Derouet.

9782330036416

Le dessin de cette bande dessinée est superbe et on s’y plonge avec intérêt, parce que l’histoire est complexe : le parcours d’Irmina, une jeune Allemande dans les années 30, qui part à Londres pour suivre une formation de secrétaire internationale, avide de vivre librement, selon son désir. Elle rencontre Howard, un brillant étudiant noir à Ofxord et le récit semble parti pour célébrer la tolérance et l’indépendance d’esprit. Mais tout bascule, car elle rentre à Berlin et va suivre une trajectoire bien différente. Le thème de la complicité avec le nazisme, de la responsabilité dans le crime, est abordé de façon subtile.

irmina_6-7
Exemple de double page très réussie.

J’ai refermé ce dense volume avec l’impression d’avoir lu une très belle œuvre.

« Café Budapest » d’Alfonso Zapico, traduit de l’espagnol par Amaia Garmendia.

9782368460061

Nous quittons assez vite Budapest dans cette bande dessinée pour partir à Jérusalem, avec Yechezkel, un jeune violoniste, et sa mère. Nous sommes en 1947, et nous voyons la ville entre drames, joie et conflits. Les peuples s’opposent, l’amour se niche là où personne ne l’attend :

20170314_115308-1-1

L’histoire est entraînante, l’arrière-plan historique très intéressant, le dessin en noir et blanc efficace. A lire.

Pour lire plus d’extraits : ici.

« K.O. à Tel Aviv » de Asaf Hanuka.

ko-couv

La lecture des albums d’Asaf Hanuka n’est pas confortable car on suit le narrateur dessinateur dans ses affres existentielles, comme dans ses angoisses et colères de citoyen israélien. Le dessin est parfois violent, souvent à la lisière du fantastique.

Une sélection de planches du premier album ici. Du deuxième album ici. Du troisième album ici. A découvrir !

koatelaviv2-couv9791090090873

« Vie de ma voisine » de Geneviève Brisac.

9782246858454-001-x_0

Le dispositif narratif, simple, se révèle assez puissant : la narratrice écoute le récit de sa voisine Jenny et nous le transmet, à la troisième personne, puis à la première personne, dans une appropriation qui m’a troublée jusqu’à la fin du livre. Les parents de Jenny sont des Juifs polonais qui s’installent à Paris. Le livre raconte les étapes vers la déportation : spoliation des biens juifs, port obligatoire de l’étoile, interdiction de fréquenter les jardins… L’épisode de la séparation au commissariat entre parents et enfants, au cours duquel la mère transmet à Jenny tout ce qu’elle doit savoir pour se débrouiller seule à Paris, dans leur appartement, est bouleversant. Le récit continue après la Shoah. Les pages (50-51) sur les manifestations comme principal langage de résistance du cruel 20ème siècle sont utiles !

A quel âge rencontre-t-on ses parents ?

A quel âge sait-on ce qu’est un shabbat qu’on ne respecte plus, une prière non apprise, un châle perdu et non transmis, des interdits balancés par-dessus les moulins, tout cela soldé par une blague anticléricale, un geste d’agacement. D’innombrables gestes pour se débarrasser des entraves et plonger dans ce brave 20ème siècle. Ce siècle de fer. (page 22)

La gélatine de Geneviève Brisac remplit pleinement sa fonction de conservation puisque ce livre parvient à nous transmettre avec force un passé tragique, qui pourrait être oublié.

Une gélatine spéciale, qui me fait penser à celle qui conserve les images du passé, la gélatine lumineuse des mots qui nous permet d’inventer et de répéter les histoires. Cette merveilleuse gélatine transparente dans laquelle l’écrivain capture les êtres et les rend éternels. (pages 34-35)