La répétition.

Relire. Si souvent ? Par obligation professionnelle, assez rarement par goût. Préférer garder un souvenir intense, le cultiver en l’évoquant souvent -peur de la désillusion.

Reprendre les mêmes résolutions. En changer pour parvenir à les tenir ?

Se plaindre des mêmes choses. A des personnes différentes ! Ah! mécanisme de la plainte…

Retourner dans les mêmes endroits. Mettre un point d’honneur à compter le nombre de fois, les variations de circonstances, de pluie et de beau temps.

Remettre les mêmes vêtements, jusqu’à l’usure ou au dégoût.

Revoir les mêmes personnes. Jamais ennuyeux, toujours du nouveau dans le même.

Redire les mêmes mots, employer les mêmes expressions. Les faire sonner à des heures différentes, en des lieux variés.

Toujours désirer la surprise, dans le refuge d’un moi intact.

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Orange amère (ou le livre que je n’ai pas écrit).

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  1. Ce qui reste
  2. Bleus
  3. Trajet pour la bibliothèque
  4. Jeux
  5. Gargantua
  6. Lorca
  7. C’est de l’hébreu
  1. Ce qui reste

 

     L’obsession pour les traces guide le désir d’écrire. L’enquête sur le passé prend la forme d’un entretien, tantôt réel entre elle et les membres de sa famille, tantôt entre elle et sa mémoire. Toutes ces interrogations semblent toujours vouées à l’échec. Un soir, au théâtre, en écoutant les récits croisés de deux survivants du ghetto de Varsovie, présentés sous la forme d’entretiens, elle comprend. Elle comprend les failles, les oublis, les superpositions, les confusions. Elle saisit enfin cette fascination ancienne et presque sacrée qu’elle a toujours eue pour la préservation de ce qui a été. Elle entend que d’autres, bien plus bousculés qu’elle par l’Histoire, ne savent plus l’essentiel mais peuvent dire des détails. Ils ne peuvent pas répondre aux questions touchant objectivement aux fondements de leur vie. Elle songe alors à cet arbre généalogique qu’elle ignore, censé être le sien, qu’elle n’a jamais compris ni retenu. Elle est toujours restée bouche bée devant celui qu’a réalisé son beau-père : clair, complet, évident. Lire la Suite

Lettre de vacances.

Saint-Cyr sur mer, le 15 juillet 2011.

Monsieur le Directeur de la maison des examens,

Je sais que les résultats du baccalauréat de français ont été publiés depuis plus d’une semaine mais je n’ai pas osé vous écrire avant. Bien sûr, j’ai reçu vos cinquante quatre appels téléphoniques, vos trente deux mails ainsi que vos deux lettres, dont l’une en recommandé et j’imagine votre colère puisque je n’ai répondu à aucune de ces sollicitations. Eh bien oui! il est temps que je l’avoue : j’ai bel et bien perdu les cinquante trois copies du bac de français de l’épreuve 2011. Oui, le temps est magnifique, l’eau est à une température idéale et ce, depuis le 9 juin…euh, depuis deux jours, excusez-moi! En revanche, je tiens à affirmer que je ne suis pas responsable pour la candidate égorgée au beau milieu de son oral, alors qu’elle s’écriait (d’après ce que l’on m’a raconté, je n’étais pas présente, bien sûr!), alors qu’elle s’écriait : « Maupassant est bien un écrivain du Moyen Âge, oui, Madame, je maintiens ma réponse! » Il paraît que la professeure, spécialiste des romans réalistes du XIXème siècle, n’a pas supporté, ses nerfs ont lâché, ses gestes ont dépassé ses intentions… Bon, revenons à mes cinquante trois copies. Je tiens tout de suite à préciser (car des bruits totalement faux courent déjà à ce sujet : je les avais corrigées, toutes, sans exception). D’ailleurs, « perdu » n’est pas vraiment le mot : on me les a volées! Croyez-en ma parole, Monsieur le Directeur. Certains affirment que j’ai voulu partir en vacances plus tôt: ce sont des racontars, jamais je n’aurais fait une chose pareille.
Bon, quoi qu’il en soit, je ne peux pas faire grand chose pour réparer ce vol. Dites-moi simplement si je suis mise à la porte ou si je dois faire la rentrée en septembre : je voudrais juste savoir si je prolonge ma location de vacances.
Respectueusement,
M.C.

Si près d’elle (tentative).

Tu dis que tu es toujours mélancolique. Je me demande bien pourquoi. Quelle est la cause de ces tristesses ? Quand je te pose la question, tu ne réponds pas, ou tu dis que tu ne sais pas. Tu te comportes dans ces moments-là comme une enfant. Et cela me fait sourire ! Tu n’es jamais aussi vulnérable que lorsque tu es questionnée sur ta mélancolie.

On pourrait presque penser que tu recherches ces instants de fragilité pour avoir le bonheur d’être interrogée sur toi-même…

Et moi qui raisonne ! Comme si j’en étais capable face à toi.

Et par une simple moue, tu me désarçonnes. J’en perds les mots et je me mets à sourire bêtement, niaisement. Est-ce que je perds alors tout mon charme auprès de toi ?

Mélancolique, ton corps semble pencher, comme malgré lui, vers la noirceur de la terre. Le ciel, un instant, a disparu du paysage.

Saurai-je te deviner un jour ?


***

Vous ne rêvez, Princesse, que d’envolées lyriques et de clichés merveilleux. Vous voulez l’impossible : une fin heureuse à Belle du Seigneur, et vous en êtes l’héroïne, cela va de soi. La passion amoureuse sans ses travers et ses ridicules. L’absolu sans le burlesque.
***

Tu joues sans jouer. Tu parles sans dire. Tu aimes te tenir sur le fil, entre don de toi et cache-cache permanent.

Tu veux l’absolu avec les nuances de l’hésitation. Tu veux l’énergie de l’enthousiasme avec les charmes du doute.

Tu es celle que je ne pourrai jamais perdre ni posséder.

C’est avec toi que les mots les plus lumineux arrivent. C’est aussi avec toi que toute tentative d’expression disparaît.

Toutes mes esquisses échouent à te dire, et tu sembles en retirer une certaine fierté.

Moi, le marathonien des mots, le fou des lettres amoureuses, saurai-je jamais te dire ? Clamées à des visages étrangers, mes paroles séduisent. Pourquoi ne semblent-elles jamais te révéler ?
***

Elle nous nargue. C’est pas possible autrement. Elle croit quoi, d’abord ? Qu’on est jaloux d’elle ?

Moi j’en peux plus de ces petites remarques acides à la con. On comprend jamais ce qu’elle veut dire, d’abord. On dirait qu’y en a que pour elle. Elle, elle, elle. Pfff !
***

Si tu me l’avais dit, si je l’avais su… Pour toi, pas de regret. Tu roules à tombeau ouvert, et chantes à tue-tête. Enfin, il te semble que l’ivresse et la liberté sont là. Si ce n’est qu’un leurre, tu ne veux pas le savoir. Tu couvres de ton chant toute brèche.
***

Récurrence.

Jamais connu un tel froid. L’humidité pénètre le corps entier. La rue paraît figée et toi comme suspendu au-dessus du feu rouge. Tu sonnes à l’interphone au moment où je pousse la lourde porte vitrée. Il y avait probablement des élections présidentielles en France, et le taux de chômage était en hausse. Tu m’offrais un poème de Lorca.
Au froid s’est ajouté le brouillard, la brume… comment dire ? impossible de trouver dans la langue française un mot qui puisse qualifier cet immense nuage blanc qui nous enveloppe dès que nous sortons dans la rue. Il n’y a plus de café en face, plus de feu rouge, plus d’arrêt de bus. Ta voiture elle-même semble avoir disparu. Une jeune femme s’était fait agresser dans le train reliant Nice à l’Italie. Un gars dangereux, recherché par la police. C’était le deuxième poème de Lorca.
Le taux d’humidité n’a jamais été aussi élevé, dixit le journal local. Pour moi, c’est toujours égal : une carafe d’eau glacée versée dans le corps et qui se répand entre chaque muscle. On pourrait oublier que nous marchons dans une rue, dans une ville réelle et habitée car nous progressons à tâtons, dans une épaisse masse blanche. En France les ministres se succédaient : était-ce grave ? A califourchon sur le monde, je lisais égoïstement mon troisième poème.
Aujourd’hui la brume s’est dissipée. Je dévale les escaliers et m’engouffre dans ta voiture, où il fait bon, à peine le temps d’apercevoir le cinéma fermé au coin de la rue et le pizzaïolo qui fume sa cigarette entre deux commandes. La vache était plus folle que jamais et il fallait se préserver de toutes les épidémies. En repliant le poème manuscrit, mes yeux sourient.
L’hiver est derrière nous. Grand beau temps. Écharpe et bonnet peuvent rester à la maison. J’attrape vite mon sac et je claque la porte. Il fait si clair que la lumière nous aveugle à travers le pare-brise. La situation économique était plus dramatique que jamais : le gouvernement prenait des mesures drastiques. Les mots du poème étaient plus doux que jamais. « Tes yeux rapprochent le ciel de la terre. »

Lits.

Une multitude de bouquets de fleurs sur une tapisserie un peu jaunie frottement des yeux les barreaux en or du lit lit de princesse ma chérie.
La couverture grise avec des traits blancs et rouges en haut, douce dans le cou sur le menton puis le carrelage froid sous les pieds nus.
Chaleur du lit deux places bouilloire aux pieds ma grand-mère.
Lit collé au mur au fond de la chambre impression d’espace presque d’abandon.
Lit sans sommeil courants d’air disputes lumière absente.
L’ombre de la double bibliothèque plane sur un grand lit recouvert d’une couette –nouveauté.
Mezzanine ensoleillée barreaux en bois finie la vie de princesse, le quotidien.
Voix italiennes au réveil lit étroit rires éclatants au coucher.
Odeur de cuisine le matin matelas mou peu confortable.
Etrangeté d’une chambre à coucher venue d’une autre maison, matelas ferme, il fait froid.
Odeur de cigarette à l’aube et le soir, le lit occupe presque toute la pièce. Cabine de bateau.
Petit-déjeuner dans un grand lit odeur de café. Bonheur nouveau.
Presque une « vraie » chambre : deux chevets identiques de part et d’autre d’un lit confortable surmonté d’une tête de lit en bois clair.
Réveillée par les voix japonaises des passants et la lumière qui entre très tôt dans la chambre ! Euphorie ! Nuit passée sur un futon ! Kyoto !