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  1. Ce qui reste
  2. Bleus
  3. Trajet pour la bibliothèque
  4. Jeux
  5. Gargantua
  6. Lorca
  7. C’est de l’hébreu
  1. Ce qui reste

 

     L’obsession pour les traces guide le désir d’écrire. L’enquête sur le passé prend la forme d’un entretien, tantôt réel entre elle et les membres de sa famille, tantôt entre elle et sa mémoire. Toutes ces interrogations semblent toujours vouées à l’échec. Un soir, au théâtre, en écoutant les récits croisés de deux survivants du ghetto de Varsovie, présentés sous la forme d’entretiens, elle comprend. Elle comprend les failles, les oublis, les superpositions, les confusions. Elle saisit enfin cette fascination ancienne et presque sacrée qu’elle a toujours eue pour la préservation de ce qui a été. Elle entend que d’autres, bien plus bousculés qu’elle par l’Histoire, ne savent plus l’essentiel mais peuvent dire des détails. Ils ne peuvent pas répondre aux questions touchant objectivement aux fondements de leur vie. Elle songe alors à cet arbre généalogique qu’elle ignore, censé être le sien, qu’elle n’a jamais compris ni retenu. Elle est toujours restée bouche bée devant celui qu’a réalisé son beau-père : clair, complet, évident.

     Elle a beaucoup souri en consultant un médecin de son quartier qui fait partie de sa famille : quand elle l’a mentionné, à la fin de la visite, la médecin s’est exclamée oh vous savez, moi, les liens de parenté je n’y comprends pas grand chose… c’était donc la preuve irréfutable qu’elles venaient du même monde !

     Depuis quelques années, elle affirme qu’elle aime faire le lien. En sortant du théâtre, elle réalise qu’elle a utilisé cette expression en la tordant : elle ne cesse de dire qu’elle fait le lien entre des personnes alors qu’elle se rend compte qu’on fait le lien entre des situations, des événements.

     Par les mots, elle a voulu occuper des espaces inaccessibles jusque-là, prendre une place nouvelle, et pourtant libre depuis toujours. Trouver un fil peut-être, celui qui la relie à une histoire. Trouver une cohérence ? Cette cohérence n’existe pas, seuls les mots peuvent l’inventer.

2. Bleus

     Ce fut une enfance terriblement heureuse. Dernière d’une fratrie de trois, elle crut longtemps à sa différence. Seule fille, presque fille unique, les légendes fleurirent sur sa personne. Sur sa naissance, d’abord. Le médecin prédit que ses yeux bleus vireraient au marron. L’avenir le démentit, ce qui tissa le début de la fable. On ne parla pourtant pas de fées qui se penchèrent sur son berceau mais elle suscita des excès en tous genres. La grand-mère maternelle accourut, en train, en un temps record, annulant les distances, peut-être pressée de vérifier que le bleu des yeux reflétait le sien. Elle prolongea sans doute la joie maternelle. A l’inverse, le grand-père paternel vint dire sa désapprobation, le malheur d’avoir une fille ; il passa pour un fou aux yeux de la mère, pour un homme d’un autre temps, et d’un autre pays, une Tunisie archaïque et choquante. Quant au père, comblé d’avoir une fille, il se soûla, à la boukha.

     Puis chacun se retourna sur la poussette, dans la rue. D’où venait donc ce bleu ? Cette particularité gonflait d’orgueil toute la famille. Le mythe d’un cadet fratricide fut construit de toutes pièces, et plut tant qu’il fut diffusé et répété à l’envi, en dépit des protestations de l’intéressé. Il voulait la tuer de toutes les façons possibles, mais privilégiait la défenestration et le desserrage des freins de la poussette, dans une ville qu’on se voit contraint d’imaginer très pentue. Pour contrebalancer cette folie du cadet, on ajouta un épisode fondateur : un jour, devant l’école, afin de couper court aux cris d’admiration de la foule, le frère fit barrage devant la poussette et déclara c’est ma sœur ! Il ne manifesta plus l’envie de la tuer.

     Plus tard, pour ancrer dans l’esprit de sa fille sa singularité, le père lui offrit un livre-cassette intitulé La petite fille aux cheveux bleus. Il était cartonné et lorsqu’on l’ouvrait on trouvait à gauche le livret illustré et à droite l’emplacement pour la cassette audio. La petite fille en question avait une longue chevelure bleutée et évoluait dans un univers poétique, presque féerique. Elle n’avait pas de famille ou du moins on n’en parlait pas : elle semblait vivre de la beauté de la nature. Dans une illustration, elle soufflait sur des pissenlits rouges. Elle adorait écouter et réécouter cette cassette, seule dans sa chambre. Elle ne saurait expliquer pourquoi l’autre avait des cheveux bleus elle mais était fascinée par sa différence. Elle possède encore ce livre mais en a perdu la cassette.

3. Trajet pour la bibliothèque

     Les grands volets jaunes en bois de la cuisine, ouverts sur le jardin, grignotés dans les coins par les griffes et les crocs du chien. Au sol une armée de fourmis accablée par le soleil, en route pour nulle part. Le portail marron fraîchement repeint dont il faut soigneusement refermer le loquet. Accélération du rythme pour s’éloigner de la maison blanche et bruyante. L’odeur des tilleuls portée par le vent chatouillant un peu les narines. A droite, entre deux buissons d’un vert éclatant, un arbre au nom oublié. Son tronc lisse et court. Blancheur. De la maison derrière elle. De l’école devant. D’une école encore à droite. Un petit pré qui peut mener par un passage interdit à un cerisier. Gourmandise différée. Poursuivre. Derrière une grille verte un long chemin de broussailles, souvent plein de détritus, d’objets abandonnés : passage mystérieux, inquiétant, presque angoissant. Personne. Aucune rencontre. Une vaste allée de graviers qui longe le jardin d’une maison : tout y est propre, net, ordonné. Des parterres de fleurs. Un potager. Des animaux domestiques qui s’agitent à son passage. Le goût d’un autre interdit : un monde si éloigné d’elle, attirant et paralysant à la fois. Encore un portail à franchir et l’éternelle question : fermé à clé ? juste la poignée à tourner ou enjamber ? faire demi-tour pour aller chercher le passe ? Peu aisé avec la pile de livres dans les bras. Poursuivre. Vite. Hâte d’y arriver et plaisir aussi de flâner. Enfin la rue et l’anonymat des visages croisés. Des maisons, toutes bien alignées les unes à la suite des autres. Chacune avec son jardin bien propret et fleuri. Une longue rue qui monte, aussi longue que son nom est court : « Biot ». La plaque menaçante du professeur de piano sur une façade grisâtre. Un marchand de bonbons qui loge dans un minuscule réduit : friandises colorées dans des casiers transparents. On peut se servir soi-même. Une rue étroite, tortueuse et le trottoir étroit à moitié mangé par les voitures garées.

     La bibliothèque.

 4. Jeux

     Le parfum des tilleuls, mêlé à la pluie, la renvoie à ce jour d’avril. Les enfants, rentrez, il pleut ! Il était donc interdit de se réfugier dans la cabane, au fond du jardin. Dépêchez-vous ! Et eux d’obéir, de passer la lourde porte d’entrée, et de courir dans la cuisine, mouillés, essoufflés, rieurs. Bataille autour du pot de Nutella et des tartines de pain grillé.

     Ils sont trois, et il y a un ordre à respecter, de l’aîné à la petite. Le grand est responsable de la petite. Toujours. Leurs jeux les lient chaque jour davantage. Ils prennent en filature un criminel encore inconnu, là-bas derrière, aux alentours de la maison. Tandis que les frères partent en reconnaissance, elle reste en arrière, à faire le guet. On lui explique que c’est un rôle clé, mais elle a quelque peine à le croire. Elle voudrait elle aussi être sur les premières lignes, là où ça se passe. Les différences d’âge isolent bientôt l’aîné dans sa chambre. Chut ! il travaille, dit la mère en parcourant le couloir sur la pointe des pieds. La porte de la chambre des garçons devient alors sacrée, infranchissable. Dès cet instant, elle peut pleinement assumer son rôle d’assistante du cadet : assistante-magicienne, assistante-policier, assistante-bâtisseur de cabanes… Les qualités requises sont l’écoute, la mémoire, la capacité d’adaptation, la disponibilité. Elle les réunit toutes. Les choses se gâtent quand il s’agit de répondre aux pourquoi ?. Pourquoi la loupe orientée sous cet angle permet-elle de faire griller les fourmis ? Pourquoi le chat a-t-il besoin de ses moustaches ? Pourquoi… ? Elle voudrait lui faire plaisir et crier aussitôt les réponses mais tout s’embrouille dans son esprit. Elle attend donc les explications, sagement.

     Il pleut ce jour-là, ils sont tous les trois réunis dans la cuisine. Le cadet propose d’essayer une expérience vue dans Pif gadget mais le magazine est resté dans sa chambre, au premier. Allez, petite sœur, s’il te plaît ! Elle n’a pas du tout envie d’y aller, elle ne veut pas perdre une miette de ce moment partagé. Pendant ce temps, on te prépare une tartine de Nutella ! C’est la voix de stratège de l’aîné qui a parlé. Elle court vers les escaliers.

5. Gargantua

     Après avoir été ivre de joie à la naissance de sa fille, le père cumula les exploits.

     Il pouvait engloutir des quantités indicibles de nourriture : un quartier de bananes, des poulets entiers, un kilo de noix cassées sous ses dents…

     Jeune, déjà, il égalait Johnny Weissmuller à la nage, et sut longtemps imiter son cri dans Tarzan.

     Il collectionnait des cartes postales, des armes, des couteaux, des livres, des timbres, des pièces de monnaie anciennes ou étrangères, des objets anciens et insolites.

     Ces trésors débordaient d’une immense armoire en bois qui ne réchauffait pas un garage glacial et en désordre.

 6. Lorca

     Jamais connu un tel froid. L’humidité pénètre le corps entier. La rue paraît figée et toi comme suspendu au-dessus du feu rouge. Tu sonnes à l’interphone au moment où elle pousse la lourde porte vitrée. Il y avait probablement des élections présidentielles en France, et le taux de chômage était en hausse. Tu lui offrais un poème de Lorca.

     Au froid s’est ajouté le brouillard, la brume… comment dire ? impossible de trouver dans la langue française un mot qui puisse qualifier cet immense nuage blanc qui les enveloppe dès qu’ils sortent dans la rue. Il n’y a plus de café en face, plus de feu rouge, plus d’arrêt de bus. Ta voiture elle-même semble avoir disparu. Une jeune femme s’était fait agresser dans le train reliant Nice à l’Italie. Un gars dangereux, recherché par la police. C’était le deuxième poème de Lorca.

     Le taux d’humidité n’a jamais été aussi élevé, dixit le journal local. Pour elle, c’est toujours égal : une carafe d’eau glacée versée dans le corps et qui se répand entre chaque muscle. On pourrait oublier qu’ils marchent dans une rue, dans une ville réelle et habitée car ils progressent à tâtons, dans une épaisse masse blanche. En France les ministres se succédaient : était-ce grave ? A califourchon sur le monde, elle lisait égoïstement son troisième poème.

     Aujourd’hui la brume s’est dissipée. Elle dévale les escaliers et s’engouffre dans ta voiture, où il fait bon, à peine le temps d’apercevoir le cinéma fermé au coin de la rue et le pizzaïolo qui fume sa cigarette entre deux commandes. La vache était plus folle que jamais et il fallait se préserver de toutes les épidémies. En repliant le poème manuscrit, ses yeux sourient.

     L’hiver est derrière eux. Grand beau temps. Écharpe et bonnet peuvent rester à la maison. Elle attrape vite son sac et elle claque la porte. Il fait si clair que la lumière les aveugle à travers le pare-brise. La situation économique était plus dramatique que jamais : le gouvernement prenait des mesures drastiques. Les mots du poème étaient plus doux que jamais. « Tes yeux rapprochent le ciel de la terre. »

 7. C’est de l’hébreu

     C’est un atelier d’écriture auquel elle a si ardemment voulu participer. Il faut choisir une carte postale, la décrire, dire ce qu’elle évoque.

     C’est un format classique de carte postale. Ce qui frappe l’œil c’est une inscription en caractères hébraïques qui s’étale sur deux lignes : une première ligne de lettres bleues et une deuxième, noire, soulignée d’un trait orange. Le tout est suivi d’un point d’interrogation rouge. Le fond est constitué d’une série de grilles de morpions remplies par des cœurs et des pommes.

     C’est de l’hébreu. L’expression l’a toujours agacée dans la bouche des autres et pourtant c’est la raison profonde qui l’a poussée vers cette carte. Elle n’a pas cédé à la tentation d’un paysage : rêverie, imaginaire, l’appel d’un ailleurs… non ! trop facile. Il s’agit de se confronter à la réalité : elle est face à ces lettres accusatrices, qu’elle ne comprend pas, et il faut bien se résoudre à avouer qu’elles sont pour elle de l’hébreu. De plus, c’est une question et sa culpabilité peut la pousser à imaginer une traduction : « Pourquoi ne lis-tu pas l’hébreu, Muriel ? » Hébreu pourtant appris à l’adolescence, hébreu biblique où elle excellait paraît-il, mais hébreu oublié. Elle peut lire dans cette carte à la fois son amour des lettres – à tous les sens du terme – et son obsession quasi quotidienne : tous ces domaines du savoir inexplorés ! Cette carte est un bon résumé de son rapport à son identité : affection, intérêt et curiosité mais aussi ignorance, malaise et culpabilité.

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2 réflexions sur “Orange amère (ou le livre que je n’ai pas écrit).

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