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Désir de lire le récit de Sylvain Tesson après le film qui m’avait charmée. Lecture idéale de vacances, quand on est loin du flux d’informations et un peu isolé – à ce propos, Tesson a des remarques intéressantes sur la nécessaire non adéquation à ses yeux entre les lectures et les lieux.

J’ai aimé la façon dont cette aventure extrême révèle l’essentiel de la vie. Chaque geste simple prend toute sa mesure. Chaque lecture résonne longtemps en lui.

C’est drôle, on se décide à vivre en cabane, on s’imagine fumant le cigare devant le ciel, perdu dans ses méditations et l’on se retrouve à cocher des listes de vivres dans un cahier d’intendance. La vie, cette affaire d’épicerie. (p. 29)

En ville, le libéral, le gauchiste, le révolutionnaire et le grand bourgeois paient leur pain, leur essence et leurs taxes. L’ermite, lui, ne demande ni ne donne rien à l’Etat. Il s’enfouit dans les bois, en tire subsistance. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement.Devenir un manque à gagner devrait constituer l’objectif des révolutionnaires. Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt est plus anti-étatique qu’une manifestation hérissée de drapeaux noirs. Les dynamiteurs de la citadelle ont besoin de la citadelle. Ils sont contre l’Etat au sens où ils s’y appuient. Walt Withman : « Je n’ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m’y opposer. » En ce jour d’octobre où je découvris les  Feuilles d’herbe du vieux Walt, il y a cinq ans, je ne savais pas que cette lecture me mènerait en cabane. Il est dangereux d’ouvrir un livre. (p. 130)

Tout ce qui me reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l’on ne tient pas la greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde.

J’archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention  aux événements de la journée -à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à inscrire sur sa page de calepin. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier, le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée. (p. 150-151)

Rainer Maria Rilke dans la lettre du 17 février 1903 adressée au jeune poète Franz Xaver Kappus : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. » Et John Burroughs, dans L’Art de voir les choses : « Le ton sur lequel nous parlons au monde est celui qu’il emploie avec nous. Qui donne le meilleur reçoit le meilleur. » Nous sommes seuls responsables de la morosité de nos existences. Le monde est gris de nos fadeurs. La vie paraît pâle ? Changez de vie, gagnez les cabanes. Au fond des bois, si le monde reste morne et l’entourage insupportable, c’est un verdict : vous ne vous supportez pas ! Prendre alors ses dispositions. » (p. 225)

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Une réflexion sur “« Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson.

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